Lettre ouverte au Ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche

Suite à la diffusion d’un publi-reportage de la Société Moulin Moderne du Mali (3M) sur l’ORTM relative à la sortie du Ministre de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche qui a affirmé des propos tendant à soutenir Modibo KEITA PDG de la société 3M. A cet effet, la Convergence Malienne contre les Accaparements des terres a adressé une lettre ouverte au Ministre pour apporter certaines précisions et lancer certaines réflexions sur la question de l’Agriculture familiale ou des petits producteurs

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Monsieur le Ministre,

Permettez-nous de vous adresser nos vives félicitations pour votre nomination à la tête du Ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche au sein du Gouvernement de transition. Gouvernement auquel le Peuple malien plus précisément la frange paysanne fonde un espoir inestimable.

Permettez-nous également Monsieur le Ministre de vous féliciter pour votre sortie sur le terrain juste après votre prise de fonction surtout en ce début de la campagne agricole. Ceci est un pas vers le changement ou la rupture avec les anciennes pratiques tant prôné par le nouveau gouvernement.

Monsieur le Ministre, suite à cette visite où vous avez été accueilli particulièrement à l’étape de Sanamadougou par un groupe de paysans mobilisé à cet effet avec du haricot, du maïs, de la pomme de terre, du poids de terre, de la pastèque, tous frais. Ce geste ne laisse indifférent personnes surtout en cette période de l’année.

Cette visite a été suivie par un publi-reportage diffusé sur les antennes de l’ORTM avec pour commentateur le fameux journaliste de la zone Office du Niger non moins Directeur de la station régionale de la chaîne nationale qui a mis tout son talent en œuvre pour faire un travail impeccable. Ce qui a donné l’impression à bon nombre d’observateurs comme si la Société Moulin Moderne du Mali SA (3M) auteur de cette œuvre publicitaire s’en était substituée à votre cellule de communication.

D’autre part, la veille, un communiqué lu par le Préfet de Ségou Monsieur Alassane Diallo à l’ORTM annonçait votre venue à Sanamadouogou suite à des actes d’incivisme de certains paysans. Ensuite, c’est avec une grande surprise, que nous avons entendus des propos non courtois à l’endroit des paysans dits « rebelles » ou « récalcitrants » aux réalisations de Modibo Keita considérées comme « machiavéliques ». Il est même fait référence à « certaines personnes de mauvaises foi venues de Bamako » qui seraient à la base des agissements des paysans. Aussi un journaliste s’est même permis de qualifier les pauvres paysans de vandales dans leur parution au fi de leur déontologie.

C’est pourquoi nous « les personnes de mauvaises foi venues de Bamako », avons décidé de vous adresser la présente lettre ouverte pour apporter certaines précisions et lancer certaines réflexions sur la question de l’Agriculture familiale ou des petits producteurs. En effet, permettez-nous Monsieur le Ministre de vous présenter ces « personnes dites de mauvaises foi ». En Novembre 2010, suite à l’injustice grandissante envers les paysans, la CNOP a organisé un Forum paysan à Kolongo pour permettre pour la première fois aux paysans et paysannes d’exprimer leurs souffrances face aux accaparements ainsi qu’une Conférence internationale paysanne en novembre 2011 à Sélingué. Ensuite en Novembre 2011, la CAD-Mali lors de l’édition 2011 du Forum des Peuples s’est aussi penchée sur la question à Niono. Quant à l’UACDDDD/No vox, elle agit dans la défense des démunis et déguerpis dans le milieu urbain, périurbain et rural et a organisé plusieurs marches, interpellations et rencontres auprès des autorités administratives qui se sont engagées le 13 mars à résoudre le problème en mettant en place une commission ad hoc. A cela s’ajoute la LJDH pour la défense des droits de l’homme et l’AOPP, membres de la CNOP et s’occupant des questions foncières.

A la suite de ces différents fora et marches dont l’une des recommandations fortes était la convergence des efforts des organisations évoluant sur la question, nos organisations ont vu la nécessité plus que jamais d’unir leurs forces pour venir en aide aux paysan-ne-s victimes d’injustices. Principalement ceux de Sanamadougou, de Saou et de Sansanding, à travers les objectifs suivants :

  • permettre aux victimes d’expropriations, de déguerpissements, d’accaparement de terres, de se mobiliser, d’avoir accès à la connaissance de leurs droits, de s’en approprier et de les faire respecter, les encourager à se mobiliser et à revendiquer ;
  • arrêter légalement et légitimement toutes formes d’expulsions et d’expropriations par la violation des droits (humains, à l’alimentation…) ;
  • exiger une réparation de préjudice tant matériel qu’immatériel par la restitution, le recasement et la préservation des droits coutumiers équitables et, des droits individuels ;
  • créer des cadres structurés ou non rendant opérationnelles toutes actions en lien avec les objectifs de la Convergence entre autres une clinique juridique

Bref, nous essayons tant bien que mal d’emmener les paysans à faire recours à la voie de la légalité comme l’unique moyen de revendiquer les droits. Donc c’est vous dire que nous sommes dans nos rôles d’acteurs de la société civile auprès des victimes d’injustices sociales et d’abus de pouvoir.

Cependant, Monsieur le Ministre, comment pouvons nous qualifier le fait que :

  • des citoyen-ne-s de ce pays soient privé(e)s de leurs champs qu’ils ont hérité de leurs grands parents avant même l’arrivée des colons pendant trois bonnes campagnes agricoles au profit des intérêts d’un individu d’autant plus que ces terres ne sont pas concernées par le bail qui a été octroyé à la Société 3M par l’Office du Niger et qu’il reste encore plus de 1 millions d’hectares non aménagés ?
  • des paysans dans leurs villages font l’objet d’interpellations ou d’intimidations intempestives par les forces de sécurité et de surcroit avec des véhicules qui ne sont pas leurs véhicules officiels ?
  • des hommes et des femmes soient battus à sang par des gendarmes jusqu’à ce que des femmes aient fait des fausses couches, d’autres enfermés arbitrairement parce qu’ils ont refusé de céder leurs champs et qu’on détruise leurs semis sous leurs yeux ?

En outre, Monsieur le Ministre, du Soudan français, au Mali, de manière générale, l’Agriculture familiale où les petits producteurs comme certains se plaisent à dire, ont nourri et continuent de nourrir le Peuple malien. Au-delà, ils exportent aussi. Ce sont eux qui ont investi dans les terres depuis des générations, et non les investisseurs qui viennent s’accaparer précisément de ces terres là. Rien que cela, le Maliba est redevable à ses braves paysan-ne-s et n’a pas le droit d’être ingrat à leur endroit. Nous ne vous apprenons rien en tant qu’ancien Directeur de l’Office du Niger.

Si la question du paiement de la redevance d’eau était un casse tête chinois pour les paysans, aujourd’hui, c’est la survie de certains d’entre eux qui est menacée. Surtout avec la ruée des investisseurs sur les terres agricoles pour l’agrobusiness. Or il n’est pas évident que ces investisseurs produisent pour les beaux yeux des maliens et des maliennes. Nous disons oui à la modernisation mais pas au détriment d’une grande partie de la population que constitue les paysan-ne-s qui jadis ont donné et donnent encore corps et âme pour nourrir ce pays. La cohabitation de l’agrobusiness avec l’agriculture familiale pourrait mieux servir au Mali et non la transformation des acteurs du dernier en un instrument du premier.

Revenons au cas Sanamadougou, selon vous « Modibo Kéita est l’un des opérateurs économiques au Mali qui mérite soutien et encouragement dans ses efforts de développement socio économique du Mali à travers son projet de Sanamadougou ».

Ces propos auraient pu avoir tout leur sens si ce projet n’avait pas versé de sang. Ils auraient leur sens s’il n’avait pas conduit certains maliens et maliennes à la dépendance et à l’humiliation. Enfin, ils auraient leur sens si l’investisseur avait respecté les zones attribuées ou négociées.

Par ailleurs Monsieur, le Ministre ayant été sur le terrain vous avez certainement pu constater qu’il y avait la possibilité de se rendre à Sanamadougou à partir de Saou, cette route a été barrée par le canal de la société 3M sans faire un aménagement du passage. Maintenant pour aller à Sanamadougou, on est obligé de faire le tour en passant par Diado en vue de bien contempler les réalisations de la société 3M avant d’arriver à destination. Trouvez-vous cela normal ?

A cet effet, Monsieur l’Ingénieur agronome, nous vous exhortons à demander à la Société 3M, la superficie de terre qu’elle a attribuée par famille pour faire le jardinage, les conditions et contre combien d’hectares cela a été fait. Faites-vous aussi une idée du nombre de personnes que compose en moyenne une famille en zone rurale.

La société 3M utilise à bon escient vos propos à Sanamadougou et est en train de les brandir comme moyen de communication voir un trophée pour se hisser comme un tout puissant. Ces propos surtout en tant qu’un Ministre, pas le moindre, celui de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche, contribuent certainement à envenimer une situation déjà difficile et cela est inquiétant. Ils vont surtout à l’encontre de l’esprit du discours de Monsieur le Premier Ministre que nous citons « L’équipe gouvernementale que nous allons conduire, n’aura qu’un objectif : le Mali, son intégrité territoriale, le fonctionnement régulier de ses institutions. Elle fera preuve d’esprit créateur, de sens de la responsabilité et se mettra au-dessus des contingences partisanes et politiciennes… ».

Monsieur le Ministre, n’aurait-il été pas mieux de vous rendre dans le village et discuter de vive voix avec les paysans dits récalcitrants puisque vous n’étiez qu’à presque un kilomètre. Cela aurait permis de cadrer la partialité de votre intervention sur le problème. Ou n’êtes vous pas leur Ministre aussi ?

Il faut, que tout un chacun, sache que le Peuple malien dans sa globalité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur fonde l’espoir sur ce gouvernement pour une rupture totale avec les pratiques rétrogrades notamment la corruption, le favoritisme, la gabegie, le parti pris, etc. Certes, la question du foncier n’est pas de votre ressort Monsieur Sidibé, mais nous pensons que vous devez conseiller aux paysans pour la plupart des petits producteurs, à la fois éleveurs et pécheurs qui sont la raison d’être de votre département, sinon leur défendre de ne jamais vendre leur champs ; car un peulh sans bétails n’a t-il pas perdu son identité ?

Monsieur le Ministre, cela combiné à la subvention des intrants agricoles et la formation des petits producteurs à de nouvelles techniques agricoles, pourront permettre au Mali de gagner le défi de la sécurité voir de la souveraineté alimentaire. Conscient que la priorité principale du pays est la libération de sa partie septentrionale assiégée par les groupes armés avec son corollaire de désastres humanitaires que nous condamnons fermement. Néanmoins nous pensons que les priorités secondaires ne doivent pas être négligées au risque qu’elles ne se transforment en principale aussi.

Au regard de ce qui précède, nous espérons Monsieur le Ministre, que vous allez prendre les dispositions utiles pour permettre à ses paysan-ne-s qui ont été arbitrairement dépossédés de leurs champs que ça soit à Sanamadougou ou ailleurs, de pouvoir cultiver cette année, pour sortir de cette situation de mendicité dont ils vivent. Aujourd’hui, une politique foncière est en cours d’élaboration, qu’elle soit à la hauteur de l’esprit de la Loi d’Orientation Agricole qui prône l’équité, la cohésion sociale, la solidarité, la priorité aux exploitations familiales agricoles, la reconnaissance des droits coutumiers actualisés pour arriver à la souveraineté alimentaire et plus, noble dessein pour notre pays et la sous-région.

Tout en comptant sur les instructions éventuelles que vous allez donner aux échelons de base de votre Département, nous vous prions d’accepter l’expression de notre profonde gratitude anticipée. Vive les paysan-ne-s. Vive un Mali équitable et juste.

Bamako, le 18 mai 2012

La Convergence malienne contre les accaparements de terres